Alles Ständische und Stehende verdampft, alles Heilige wird entweiht, und die Menschen sind endlich gezwungen, ihre Lebensstellung, ihre gegenseitigen Beziehungen mit nüchternen Augen anzusehen.

– Karl Marx, Manifest der Kommunistischen Partei (1848)     /

Tout ce qui est permanent et solide s’évapore, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont enfin forcés d’envisager leur situation sociale, leurs relations mutuelles d’un regard lucide.

– Karl Marx, Le Manifeste du parti Communiste (1848)     /

All that is solid melts into air, all that is holy is profaned, and man is at last compelled to face with sober senses his real conditions of life, and his relations with his kind.

– Karl Marx, The Communist Manifesto (1848)     /

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Das Gleitende* — 2 constitue le deuxième volet d’une série de trois expositions élaborée par Carl Trahan à travers lesquelles il aborde les effets déstabilisants de la modernité. Dans ce nouveau corpus présenté à la Galerie Nicolas Robert, l’artiste aborde la crise spirituelle qui se développe au XIXe siècle en Occident suite à des bouleversements tels le mouvement des Lumières; l’avènement du protestantisme; les révolutions française, industrielle et bourgeoise. Par l’intermédiaire de textes empruntés entre autres à J. W. von Goethe et aux poètes romantiques, et à l’aide du dessin, de l’estampe et de l’objet, l’artiste évoque l’érosion du sacré ainsi que le sentiment de vide qui s’installe peu à peu dans le monde moderne, de même que l’angoisse qu’inspire dès lors les spectres de la décadence et du chaos. Mais l’humain, qui ressent un besoin fondamental de croire que son existence a un sens supra-individuel, cherche toujours à ordonner le monde qu’il construit.

La trilogie Das Gleitende, basée sur le livre All That is Solid Melts Into Air — The Experience of Modernity du philosophe étasunien Marshall Berman, a été amorcée par une exposition présentée au Musée d’art contemporain des Laurentides (MAC LAU) à l’automne 2017. Le troisième et dernier volet sera présenté à nouveau au MAC LAU en février 2019.

* Le terme allemand Das Gleitende signifie le glissant en français. Il a été utilisé par l’auteur viennois Hugo von Hofmannsthal dans Le poète et son temps (1905) pour parler du sentiment d’irrésolution dans la modernité.     /

Das  Gleitende — 2 is the latest instalment in a series of three exhibitions that address the destabilizing effects of Modernity. In this new body of work, Carl Trahan  explores the spiritual crisis that started developing in the 19th century in the West following diverse disruptions such as the Enlightenments, the advent of Protestantism, and the French, industrial and bourgeois revolutions. Working off texts from J. W. Von Goethe and the romantic poets, Trahan employs a combination of drawing, printing and sculpture. The artist hopes to convey the erosion of the sacred as well as the sense of emptiness that starts to take hold of the modern world, leading to anxiety over the spectres of decadence and chaos. But humans, sensing a fundamental need to believe that their existence has a supra-individual meaning, always try to put order in the world that they built.

The trilogy  Das Gleitende  was inspired by  All That is Solid Melts Into Air—The Experience of Modernity, a book by US-American philosopher Marshall Berman.It began with an exhibition  based  on Goethe’s  Faust , presented at the Musée d’art contemporain des Laurentides (MAC LAU) in 2017. The third and last exhibition will also be presented at MAC LAU in February 2019.

* The German term Das Gleitende means the sliding, the slipping in English. It was used by Austrian author Hugo von Hofmannsthal in the Poet and his Time (1905) to express the feeling of irresolution in Modernity.

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NGC 6523

Estampe à l’eau forte sur papier, 26 x 22 cm, 2018

Imprimé par Maria Chronopoulos

CarlTrahan, NGC 6523, 2018_______________________________

The Sacred Canopy

(La canopée sacrée)

Série de cinq dessins au graphite sur papier, chacun : 111 x 77 cm, 2018

Les textes proviennent de poèmes des périodes romantique et symboliste ainsi que du premier manifeste futuriste.     /

These texts are taken from poems of the romantic and symbolist periods as well as from the first Futurist Manifesto. 

Carl Trahan The Sacred Canopy 2018.jpg

Continuous as the stars that shine (William Wordsworth, 1807)

 (Ininterrompu comme les étoiles qui brillent)

Carl Trahan, The Sacred Canopy, Continuous As The Stars That Shine

Nachts die Sterne über mir (Heinrich Heine, date inconnue — début XIXe siècle)

(La nuit au-dessus de moi les étoiles     /     Nights the stars above me)

Carl Trahan The Sacred Canopy Nachts Die Sterne Ueber Mir 2018.jpg

While nightly stars are burning (Emily Brontë, 1846)

(Tant que brûlent la nuit les étoiles)

Carl Trahan The Sacred Canopy While Nightly Stars Are Burning 2018

Par delà les confins des sphères étoilées (Charles Baudelaire, 1857)

(Beyond the confines of the starry spheres)

Carl Trahan, The Sacredd Canopy, Par delà les Confins 2018.jpg

Noi scagliamo, una volta ancora, la nostra sfida alle stelle! (Filippo Tommaso Marinetti, 1909)

(Nous lançons encore une fois le défi aux étoiles !   /   Once again we hurl our defiance at the stars!)

Carl Trahan, The Sacred Canopy, Noi Scagliamo 2017.jpg 

Dans The Sacred Canopy, publié en 1967, Peter L. Berger propose une théorie sociologique de la religion. Selon lui, le «  monde humain  » serait une construction artificielle composée de règles, de croyances, de pratiques, de rituels, etc., ce que l’on nomme «  culture  ». Cette construction offre non seulement un cadre pour la survie physique des membres d’une société, mais elle leur donne aussi l’assurance que leur vie est liée à une réalité supérieure dont la cohésion provient d’un principe ordonnateur, que l’auteur nomme le «  nomos  ». La fonction primordiale de ce dernier serait d’agir comme un bouclier contre la terreur. Pour être efficace, le nomos culturel doit être perçu comme une réalité objective et inévitable transmise à travers des traditions qui origineraient d’une réalité métaphysique éternelle.

Mais le nomos est intrinsèquement instable, car les individus, l’environnement ainsi que le rapport entre eux changent constamment. Le nomos peut aussi être remis en question dans des moments tels les rêves, la folie ou les rencontres avec la mort. Selon l’auteur, la religion serait apparue quand le nomos fut «  cosmifié  », c’est-à-dire projeté collectivement sur l’univers en tant qu’ordre supérieur, formant ainsi une canopée sacrée au dessus d’un abîme vide de sens. Ainsi, l’opposé du sacré n’est pas seulement le profane mais aussi, dans un sens plus profond, le chaos, les prémisses du néant; l’anomie. Le chaos représentant une menace constante, la société doit consolider ses règles en permanence. En tant qu’institution, la religion a longtemps été efficace à maintenir un nomos stable, en prétendant, entre autres, qu’il est ancré dans le cosmos lui-même, qu’il en est la réflexion, aussi immuable et éternel.

La canopée sacrée s’étant grandement érodée à l’Ouest avec la modernisation, les sociétés modernes sont dès lors aux prises avec l’angoisse de sombrer dans la décadence et le chaos. Les romantiques ont tenté de trouver un remède à la crise nomique déclenchée par l’humanisme séculaire des Lumières. Leurs créations offrent, d’un côté, un optimisme visionnaire visant à restaurer l’unité spirituelle d’un monde détruit par le matérialisme, le rationalisme et la science et, de l’autre, un pessimisme sombre et mélancolique dominé par le mal, la folie et le désespoir; évocations d’une terreur trop profonde pour être résolue par l’imagination et l’inspiration.     /

In  The Sacred Canopy, published in 1967, Peter L. Berger develops a sociological theory of religion. According to Berger, ‘the human world’ is an artificial construct composed of rules, beliefs, practices and rituals, and that these elements are what we refer to as ‘culture’. This framework not only provides the basis for physical survival, but also guarantees members of society the experiential certainty that their lives are an integral component of a higher reality, one whose cohesion stems from a cosmic, supra-human ordering principle which Berger terms ‘nomos’. The most important function of the nomos is it’s ability to act as a ‘shield against terror’. In order to be efficient, the cultural nomos has to be taken for granted and deemed an objective, inevitable reality passed on through traditions originating from an eternal metaphysical reality.

In actuality, the nomos is intrinsically unstable since individuals, the environment and the relationship between the two are constantly in flux. The nomos can also be called into question on occasion, such as in dreams, states of madness or encounters with death. According to Berger, religion originated when the nomos was ‘cosmicized’  and projected communally onto the universe as a higher order, thus forming a  ‘sacred canopy’  over the abyss of meaninglessness. As a result, the opposite of the sacred is not just the profane, but at a deeper level, chaos, the intimation of nothingness, or  ‘anomy’. Chaos presents a constant threat, and as a response, society must permanently consolidate its rules. As an institution, religion has effectively maintained a stable nomos by anchoring it in the cosmos itself. As a result, the nomos is imbued, like the cosmos, as immutable and eternal.

With modernization, the sacred canopy has been greatly eroded in the West, resulting in modern society’s fear of entering into decadence and chaos. The Romantics tried to find a remedy to the nomic crisis brought on by secular humanism of the Enlightenment era. Romantic creations express, on one hand, visionary optimism about the possibility of restoring spiritual wholeness to a world destroyed by materialism, rationalism, and science; and on the other hand, a sombre and melancholic pessimism dominated by evil, madness and despair; evocations of an ontological terror too profound to be resolved by imagination and inspiration.

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Sous la coupole spleenétique

Tiges de graphites gravées et aluminium, 25 x 62 x 7 cm, 2018

(Beneath the splenetic cupola)

Texte tiré de   /  Text taken from Chacun sa chimère, Charles Baudelaire (1869)

Carl Trahan Sous la coupole spleenétique du cial, 2018Sous la coupole spleenétique du ciel, les pieds plongés

dans la poussière d’un sol aussi désolé que ce ciel.

Selon l’historien et politologue britannique Roger Griffin, Charles Baudelaire aurait été un des premiers modernes à combiner la description de la modernité comme un monde ayant perdu son principe ordonnateur et son centre mythique — devenant ainsi le monde du transitoire, du fugitif, du contingent — avec la reconnaissance que la tâche de l’artiste est d’en extraire du transcendant  : l’éternel et l’immuable. Mais, note Griffin, l’Histoire accélérait alors à un point tel que le transitionnel et l’éphémère étaient devenus des conditions permanentes.      /

Beneath the splenetic cupola of the heavens, their feet trudging 

through the dust of an earth as desolate as the sky.

Historian and political theorist Roger Griffin considers Charles Baudelaire to be one of the first  Europeans to describe modernity as a world that has lost its ordering principle and mythic centre; a world of the transient, the fleeting and the contingent. Nonetheless, Baudelaire recognizes that the artist’s task is to wrest a sense of transcendence from it; the eternal and the immutable. Griffin notes that at this juncture, History had accelerated to a point where the transitional and the ephemeral had become a permanent condition.

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 Der Riß  

Météorite, plexiglas, aluminium, 99 x 61 cm, 2018

(La déchirure; la fissure   /   The Tear)

Carl Trahan Der Riß 2018

Carl Trahan Der Riß detail 2018_______________________________

 In deinem Nichts

Graphite sur papier, 111 x 77 cm, 2018

In deinem Nicht hoff ich das All* zu finden

(Dans ton Néant j’espère trouver le Tout   /   In your Nothingness I hope to find the All*)

* En allemand, le mot All signifie tout, mais également espace, univers.   /   *In German, All also means universe, space.

Texte tiré de Faust de J. W. von Goethe (1808 et 1832)

Carl Trahan In deinem Nicht 2018

Dans le récit de Goethe, Méphistophélès offre à Faust une clef lui donnant accès au Royaume des Mères  : c’est le royaume du vide où rien n’est solide, où le temps n’existe pas, c’est un non-lieu de solitude et d’obscurité éternelles, de création, de destruction et de re-création. Avant que Faust ne s’y rende, Méphisto le prévient  :

– Méphistophélès

[…] Mais, dans le vide éternel de ces profondeurs, tu ne verras plus rien, tu n’entendras point le mouvement de tes pieds, et tu ne trouveras rien de solide où te reposer par instants.

– Faust

[…] Tu m’envoies dans le vide, afin que j’y accroisse mon art, ainsi que mes forces  ; tu me traites comme ce chat auquel on faisait retirer du feu les châtaignes. N’importe  ! je veux approfondir tout cela, et, dans ton néant, j’espère, moi, trouver le grand tout.     /

In Goethe’s story, Mephistopheles offers Faust a key that gives him access to the Realm of the Mothers; a realm of emptiness, where nothing is solid and where time does not exist. It is a non-space of eternal darkness and solitude, of creation, destruction and re-creation. Before Faust departs, Mephistopheles warns him:

– Mephistopheles:

[…] In ever empty distances you’ll see nothing, you will not hear the sound of your steps, you will find no solid spot on which to rest.

– Faust:

[…] You send me to a void for higher wisdom and for greater powers. You’re making me the cat whose task it is to pull your chestnuts from the fire. But do not stop! Let’s probe the matter fully, since in your Nothingness I hope to find my All.

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Ohne Titel 2

Graphite sur papier, 111 x 77 cm, 2018

(Sans titre 2   /   Untitled 2)Carl Trahan Ohne Titel 2 2018

Tout comme la légitimation religieuse interprète l’ordre de la société comme étant l’ordre sacré et omniprésent de l’univers, de même elle relie le désordre, qui est l’antithèse de tout nomos socialement construit, au gouffre béant du chaos, qui est le plus ancien antagonisme du sacré. Aller à l’encontre de l’ordre de la société, c’est risquer de tomber dans l’anomie. Aller à l’encontre de la société légitimée religieusement, toutefois, c’est pactiser avec les forces primitives des ténèbres.

 — Peter L. Berger     /

Just as religious legitimation interprets the order of society in terms of an all-embracing, sacred order of the universe, so it relates the disorder that is the antithesis of all socially constructed nomoi to that yawning abyss of chaos that is the oldest antagonist of the sacred. To go against the order of society is always to risk plunging into anomy. To go against the order of society as religiously legitimated, however, is to make a compact with the primeval forces of darkness.   — Peter L. Berger

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 In the Face of Death

Enseigne au néon, transformateurs, peinture, 100 x 155 x 8 cm environ (variable), 2018

(Tout ordre humain est une communauté face à la mort)

Texte tiré de The Sacred Canopy de Peter L. Berger

Carl Trahan In the Face of Death

Carl Trahan In the Face of Death Detail 2018_______________________________

Ce que dit la bouche d’ombre, 1 à 4

Série de quatre dessins au graphite, 12 x 10 cm chacun, 2018

(What the Mouth of Darkness Says)

Titre emprunté au poème de Victor Hugo   /   Title borrowed from Victor Hugo’s poem

Carl Trahan L'œil de l'astre 2018

C’est le trou noir de notre conscience existentielle, notre peur du silence éternel des espaces infinis ayant tant effrayé Pascal qui produisent de la culture. Dès lors que l’indéniable de la culture transmise par tradition s’est érodé ou est ébranlé sous l’impact de la modernité à un point tel que l’histoire contemporaine est perçue comme décadente et que le tissus culturel du monde soit déchiré, c’est ce trou noir primordial qui agite la psyché humaine, causant notre conscience mythopoïétique à tourbillonner autour du vortex jusqu’à ce qu’elle s’épuise ou bien qu’elle déclenche à nouveau le principe de l’espoir, engendrant de nouveaux sens mythiques projetés sur le monde.   Roger Griffin    /

It is the black hole of existential self-awareness in all of us, our fear of the eternal silence of infinite spaces that so alarmed Pascal, which produces culture. Once the ‘givenness’ of the culture that has been handed down by tradition is eroded or shattered under the impact of modernity to a point where contemporary history is experienced as ‘decaying’, and the fabric of the world is ‘rent asunder’, it is this primordial black hole that ‘churns up’ the human psyche, causing our mythopoeic consciousness to swirl around the vortex until it either exhausts itself or triggers the principal of hope once again, engendering new mythic meanings projected onto the world.   — Roger Griffin

Carl Trahan L'œil de l'astre 1 2018Carl Trahan L'œil de l'astre 2 2018Carl Trahan L'œil de l'astre 3 2018Carl Trahan L'œil de l'astre 4 2018_______________________________

Vues de l’exposition

Carl Trahan Das Gleitende 2 eCarl Trahan Das Gleitend 2e dCarl Trahan Das Gleitende 2 bCarl Trahan Das Gleitende 2 aCarl Trahan Das Gleitende 2 c.jpg_______________________________

Références —

Peter L. Berger, The Sacred Canopy — Elements of a Sociological Theory of Religion, 1967

Marshall Berman, All That is Solid Melts Into Air — The Experience of Modernity, 1982

Roger Griffin, Modernism and FascismThe Sense of a Beginning under Mussolini and Hitler, 2007

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